
Gimme the loot (Adam Leon):
J’allais voir Gimme the Loot en sachant qu’au mieux je verrai un sympathique petit film fauché, en argent et en idées, rattrapé par une certaine énergie de jeux d’acteurs, et c’est exactement ça. Aussitôt vu aussitôt oublié, mais le film arrive néanmoins à esquiver quelques tares irritantes de ce cinéma-là et reste au final plutôt attachant. J’ai pensé à
Larry Clark et son excellent Wassup Rockers (la longue virée urbaine, la rencontre avec la belle fille de riche etc) sauf que la crudité de Clark est ici remplacée par un vrai potentiel comique que le film atteint lors de quelques scènes assez drôles.

A la merveille (Terrence Malick):
J’espère que Malick va par la suite se ressaisir et ne pas livrer une multitude de films en pilotage automatique de cette teneur-là parce que sinon j’arrêterai les frais. Ce qui faisait la force de the Tree of life était avant tout de se reposer sur une trame solide tout en ayant une structure certes fragmentée mais toujours lisible, To the wonder semble quant-à-lui être un arbre sans tronc où il ne resterait plus que les branches: il est ainsi difficile de s’accrocher à quoi que ce soit et sa vision sur la longueur est plutôt pénible. On se souvient de la présence mutique et très limitée de Sean Penn dans The Tree of Life, on pouvait s’en plaindre mais son presonnage ne servait finalement qu’à introduire et conclure le récit, et faisait sens; ici tous les personnages en sont réduit à ce qu’était Sean Penn: des silhouettes sans vies qui traversent le film sans jamais exister vraiment. Je comprends bien l’idée qu’à Malick de se rapprocher d’un cinéma très sensuel (la place du tactile dans ses films est ici très important), impressionniste, épousant la forme du souvenir et de la pensée, tout en jump-cut etc mais il manque une narration solide pour contrebalancer tout ça et nous permettre de s’accrocher et de décoller avec le film (le début et la fin sublimes du Nouveau monde). J’espère donc que Malick va sortir de cette méthode très aléatoire de construire ses films formellement dont The Tree of Life posait les limites, limites qu’il a totalement dépassé avec ce film tristement mineur.

Camille Claudel 1915 (Bruno Dumont):
Juliette Binoche porte vraiment le film sur ses épaules pendant toute sa première moitié, qui se focalise la plupart du temps sur son visage comme si tout ce qui avait d’essentiel à voir était là: ses blessures, sa détresse, son incompréhension d’être là. Partie très forte du film donc. Puis il y a une cassure qui n’est pas tant celle de l’arrivée d’un nouveau personnage (Paul Claudel) mais plutôt celle de l’arrivée d’un acteur ne faisant pas le poids
face ce que vient de nous livrer Binoche en Camille Claudel auparavant, surtout que celui-ci parle beaucoup (texte très écrit car extrait directement de ses correspondances de l’époque) là où sa soeur n’impressionnait que par son regard et son silence, ce mélange très subtil de présence et d’absence combinées. Rupture qui m’a donc fait un peu sortir du
film pour ces raisons de jeux déséquilibrés (c’était le cas aussi dans la première partie entre Binoche et le personnel de l’hôpital) mais je dois avouer que le film vieillit bien, notamment pour sa qualité principale qu’est l’épure, que ce soit dans la mise en scène, dans le jeu de Binoche qui livre une sorte de performance invisible captivante.

Wadjda (Haifaa Al Mansour):
Au-delà de toutes les étiquettes qu’on a bien voulu lui attribuer (“une femme réalise le premier film saoudien” lu sur l’affiche comme argument principal d’intérêt du film) c’est d’abord et tout simplement un très bon premier film. Le vélo que cette petite fille têtue veut s’acheter a je trouve une belle valeur symbolique, symbole d’une certaine forme de libération et d’affranchissement (féminine, religieuse) et ce n’est peut-être pas si anodin si la première fois que nous le voyons dans le film, il donne l’impression de voler (attaché
au toit d’une camionette cachée par un mur où seul le vélo dépasse). Le fil rouge est simpliste mais permet à la réalisatrice de passer son engagement soft sur les nombreux problèmes de son pays et ce avec beaucoup de limpidité, surtout que ces problèmes sont vus à travers les yeux d’une enfant. Waad Mohammed qui joue Wadjda est vraiment très
attachante, c’est vraiment le gros capital sympathie du film et elle le porte vraiment sur ses frêles épaules, si bien que l’on pardonne beaucoup au film.

Mud (Jeff Nichols):
Jeff Nichols avait écrit Take Shelter et Mud au même moment sur un laps de temps très court, sachant cela je suis plutôt impressionné par l’aisance qu’a eu le jeune réalisateur à rebondir et à enchaîner si rapidement deux films forts confirmant bel et bien son statut de meilleur espoir “cinéaste américain”, deux films que beaucoup de choses séparent:
les tourments et les bourrasques de Take Shelter ont laissé la place à une pure limpidité; son précédent film était à la première personne, très intériorisé avec tout son lot d’images mentales dérangeantes, celui-ci est je trouve ouvert vers un extérieur plus serein. Il y a cependant de belles scènes qui laissent à penser que ces fameuses “images mentales” n’ont
pas totalement quitté le navire. La narration se déploie ici lentement, au compte-goutte, ouvrant plusieurs histoires tournant autour de l’amour (sentimental, parental, filial, de substitution) qui s’entremêlent parfaitement sans jamais donner l’impression d’un énième film choral de plus. Un très beau film.

No! (Pablo Larrain):
Chili, 1988 : un référendum doit décider de la prorogation ou non du mandat d’Augusto Pinochet. Le camp du non met en place une campagne publicitaire, choisissant d’axer sa communication sur l’avenir plutôt que sur les attaques contre le dictateur… Sa victoire amorcera la fin du régime Pinochet.
Film (sur la) politique à l’efficacité imparable et où l’absence de mise en scène trouve intelligemment son contrepoids dans l’insertion d’archives de l’époque.

Free Angela (Shola Lynch):
Quand vous avez lu le long synopsis présent sur Allocine, vous n’avez quasiment plus besoin d’aller voir le film tant celui-ci n’apporte rien à l’histoire déjà bien connue d’Angela Davis. Le film ne tient que sur les épaules de cette femme charismatique, sur le symbole fort qu’elle a été à l’époque, sans apporter la moindre nuance qui viendrait donner
un soupçon d’intérêt au projet. Free Angela est malheureusement un documentaire à la forme purement “télévisuelle”, avec ses mauvaises reconstitutions faute d’archives, ses zooms sur images fixes façon Faites entrer l’accusé, ses témoignages d’amis ou de proches face caméra dignes d’un épisode d’Hollywood Stories, tout ça est en soit très mauvais. L’impression de s’être retrouvé devant sa télé à regarder un reportage lambda sur un sujet brûlant persiste. Si de la nuance était peut-être trop demandée, j’aurais au moins aimé avoir du recul sur cette histoire, sur ce que devient cette femme et son combat aujourd’hui à l’ère Obama, sur ce qui a évolué ou pas. Mais malheureusement rien de tout ça n’est développé.

Passion (Brian de Palma):
J’ai pensé peut-être inconsciemment à Almodovar (l’image très clean et assez sensuelle du même chef opérateur) plus qu’à De Palma dont je n’ai pas encore découvert tous les films (pas vu Pulsions, ni Body Double, ni Femme Fatale, ni Snake Eyes). La structure en crescendo du film est plutôt jubilatoire à suivre, entre ces trahisons dans le milieu publicitaire, ce personnage de garce ultime interprété par Rachel McAdams, ces jeux d’attraction et de répulsion entre deux, puis trois, puis quatre personnages. Plusieurs motifs se répondent, se répètent, tournoient ensemble de plus en plus vite jusqu’à cette
dernière partie géniale qui semble se couper malheureusement trop tôt, ou plutôt en plein mouvement centrifuge, nous expédiant à vitesse grand V dans le générique de fin. Comme dans Redacted, les images volées (caméras de surveillance, vidéos prises avec un portable etc) intéressent toujours le cinéaste et s’insèrent parfaitement au jeu de perversion qu’il y a entre les personnages. Certains verront en Passion le potentiel d’un téléfilm érotique de M6 mais je ne fais pas la fine bouche pour ce nouveau De Palma qui reste avant tout une oeuvre de commande plutôt bien menée car servie par un scénario en or.