Man on the Moon (Milos Forman, 1999)

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Réincarnation

Après les films Amadeus et Larry Flynt, Milos Forman poursuit avec Man on the moon sa lancée de biopics mais ce dernier n’est pas totalement comme les autres. En s’intéressant à la vie d’Andy Kaufman, le cinéaste d’origine tchécoslovaque trouve dans ce véritable trublion du show américain matière à dresser un portrait au vitriol d’Hollywood et de sa starification formatée. Montrer l’envers de ce décors clinquant, voilà ce que semble discrètement supposer un plan où la caméra traverse non pas de face mais de dos les grandes lettres “Hollywood” sur leur fameuse colline. Observer la lune Kaufman plutôt que les étoiles scintillantes qui l’entourent, voilà à quoi s’attèle ce film qui ne cessera de s’immiscer dans les coulisses du milieu plutôt que d’aller sous la lumière de ses projecteurs.

Sous les traits et la performance de Jim Carrey dont ce rôle restera certainement l’un de ses meilleurs, le réalisateur réussit ici à faire de la vie de cet homme insaisissable, même aux yeux de sa propre compagne (“You don’t know the real me” lui dit-il), le vecteur d’un spectacle intégral mais complètement perverti de l’intérieur. Ainsi Man on the moon est un spectacle en forme d’anti-spectacle, avec forcément l’anti-star idéale pour animer tout cela ou plutôt pour détourner le show de ces attentes habituelles, avec toujours un coup d’avance sur son public (dans le film) et son spectateur (nous). Cependant le biopic de Milos Forman va aller bien au-delà de la simple critique d’Hollywood et de l’hagiographie qui consisterait à dire que Kaufman est un génie incompris et que tous les producteurs sont des salauds. Andy Kaufman est-il un génie ? Le film n’y répond pas clairement et préfère complexifier le personnage, pointer ses contradictions pour ainsi lui donner toute sa densité humaine.

Il suffit d’un petit coup d’oeil sur la page wikipedia d’Andy Kaufman pour saisir la tragédie donnant au dénouement de son dernier acte toute sa déchirante gravité. Mais au-delà de la belle métaphore de l’arroseur arrosé et de son émouvante scène aux Philippines, le film nous dévoile sa plus belle idée lors de ses dernières séquences, renvoyant par ailleurs au bouddhisme avec lequel Kaufman entretenait beaucoup d’affinités. Man on the Moon touche au final du doigt une idée assez fondamentale lorsque se pose la question du biopic d’un artiste regretté, celle qui consiste à penser que le cinéma offre rien de moins à son modèle qu’une réincarnation, revêtue par un acteur mais plus largement par un film, continuant à lui donner vie.

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Top Cinéma 2016

2016 fut très bien remplie de ce côté-là, je ne sais pas si c’est la chance mais les 30 et quelques films que j’ai vu cette année m’ont tous pour la plupart conquis. Il y a bien-sûr des déceptions (voir fin de post) mais beaucoup d’émerveillements. Je retiens surtout de beaux portraits de femmes (Elle, Julieta, Aquarius ou encore Toni Erdmann), des films d’animations très réussis venant de chez nous (Ma vie de Courgette, La jeune fille sans mains, Louise en hiver), de grands cinéastes au meilleur de leurs formes (Almodovar et Verhoeven donc mais aussi Jim Jarmush, Hong Sang-Soo ou encore le plus discret Todd Haynes), des films de genre plutôt bien troussés, surtout ceux de la Corée du Sud (The Strangers et Dernier train pour Busan, puis Premier Contact et Green Room chez les américains). Mais les films qui m’ont finalement le plus marqué sont, pour utiliser une forme d’oxymore, des “drames lumineux”, soit des films ayant la pesanteur du drame mais accueillant en leurs coeurs une lumière salvatrice qui par contraste les rend d’autant plus bouleversant (Manchester by the Sea, Les Délices de Tokyo, Ma vie de Courgette, Toni Erdmann pourrait également se joindre à la liste dans un registre tragi-comique). Bref voici la liste des films m’ayant emballé en 2016, du grand (1 à… au moins 11) au très sympathique (27 à 31) en passant par quelques claques et de pures réussites.

  1. Un jour avec, un jour sans (Right now, wrong then, Hong Sang-soo)
  2. Manchester by the sea (Kenneth Lonergan)
  3. Julieta (Pedro Almodovar)
  4. Elle (Paul Verhoeven)
  5. Aquarius (Kleber Mendonça Filho)
  6. Les délices de Tokyo (An, Naomi Kawase)
  7. La jeune fille sans mains (Sébastien Laudenbach)
  8. Toni Erdmann (Maren Ade)
  9. Dernières nouvelles du cosmos (Julie Bertuccelli)
  10. Ma vie de Courgette (Claude Barras)
  11. Paterson (Jim Jarmush)
  12. Anomalisa (Charlie Kaufman, Duke Johnson)
  13. Creed (Ryan Coogler)
  14. Kubo et l’armure magique (Kubo and the two strings, Travis Knight)
  15. Dernier train pour Busan (Bu-San-Haeng, Sang-ho Yeon)
  16. Premier contact (Arrival, Dennis Villeneuve)
  17. Midnight special (Jeff Nichols)
  18. Carol (Todd Haynes)
  19. The Neon demon (Nicolas Winding Refn)
  20. Louise en hiver (Jean-François Laguionie)
  21. The Strangers (Goksung, Hong-jin Na)
  22. Sieranevada (Cristi Puiu)
  23. Green room (Jeremy Saulnier)
  24. Merci patron ! (François Rufin)
  25. Zootopie (Zootopia, Byron Howard, Rich Moore)
  26. Hôtel Singapura (In the room, Eric Khoo)
  27. Sing street (John Carney)
  28. The nice guys (Shane Black)
  29. Le monde de Dory (Finding Dory, Andrew Stanton, Angus McLane)
  30. La loi de la jungle (Antonin Peretjtko)
  31. Everybody wants some ! (Richard Linklater)

Déceptions (mais 6 films cependant loin d’être mauvais) :

  1. Nocturama de Bertrand Bonnello
  2. Les huits salopards de Quentin Tarantino
  3. The Assassin de Hou Hsiao-Hsien
  4. Your name de Makoto Shinkai
  5. La tortue rouge de Michael Dudok de Wit
  6. Captain Fantastic de Matt Ross
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TOP Musique 2015

2015 fut une année très fleurie côté musique également, elle délivra son lot de réussites dans différentes catégories m’étant chères: Rock/Folk/Pop/Post-punk etc, musiques indépendantes, musiques chercheuses (et trouveuses), ambient, électronica et quelques expérimentations en tout genre. Voici ma sélection:

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1/ Steinbrüchel – Parallel Landscapes
2/ Sufjan Stevens – Carrie & Lowell
3/ Viet Cong – Viet Cong
4/ The Necks – Vertigo
5/ Colin Stetson and Sarah Neufeld – Never Were the Way She Was
6/ Enablers – The Rightful Pivot
7/ Kendrick Lamar – To Pimp a Butterfly
8/ Ought – Sun Coming Down
9/ Le Berger – Music for Guitar & Patience
10/ The Declining Winter – Home for Lost Souls
11/ Deerhunter – Fading Frontier
12/ Kurt Vile – B’lieve I’m going down
13/ Benoît Pioulard – Sonnet/Noyaux
14/ The Apartments – No Song, No Spell, No Madrigal
15/ Domenique Dumont – Comme Ça
16/ Jim O’rourke – Simple Songs
17/ Floating Points – Elaena
18/ The Dodos – Individ
19/ Disappears – Irreal
20/ Valet – Nature
21/ Zelienople – Show Us The Fire
22/ Wilco – Star Wars
23/ Vainio & Vigroux – Peau froide, Léger soleil
24/ Paul de Jong – If
25/ William Basinski – Cascade
26/ Helm – Olympic Mess
27/ Build Buildings – A Generation of Books
28/ Ryley Walker – Primrose Green

 

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TOP Cinéma 2015

Un terme m’est venu récemment à l’esprit pour définir au mieux ce qui m’a le plus stimulé en salles cette année: “hors-norme”. Mais un film hors-norme n’est pas seulement celui qui veut déborder sur la marge par une sorte de gigantisme exacerbé souhaitant battre tous les records. L’actioner spectaculaire Mad Max: Fury Road ou encore Inherent Vice et ses 2h30 pynchoniennes et farfelues sont d’ailleurs un peu de ceux-là. Etre hors-norme signifie aussi et surtout être à côté de cette marge voire ne pas en avoir, c’est-à-dire proposer un film allant à l’encontre de ce que toute norme imposerait et continuer ainsi à faire vivre le cinéma, art qui comme tous les arts ne sait perdurer qu’en étant bousculé, illuminé, irrigué d’idées nouvelles et parfois mis en danger. Heureusement, l’année 2015 fut plutôt riche de ces films-là et, si je n’ai forcément pas pu tout voir, en voici une sélection bien garnie (30 films!) rangée par blocs de dix et grosso modo par ordre de préférence.

Les Merveilles:

cemetery of splendour

1/ Cemetery of splendour (Apichatpong Weerasethakul, Thaïlande)

mia madre

2/ Mia madre (Nanni Moretti, Italie)

l'ombre des femmes

3/ L’ombre des femmes (Philippe Garrel, France)

le bouton de nacre

4/ Le Bouton de nacre (Patricio Guzmán, Chili/Espagne/France)

vice-versa

5/ Vice-versa (Pete Docter, Etats-Unis)

hill of freedom

6/ Hill of freedom (Hong Sang-soo , Corée du Sud)

l'image manquante

7/ L’image manquante (Rithy Panh, Cambodge/France)

it follows

8/ It follows (David Robert Mitchell, Etats-Unis)

comme un avion

9/ Comme un avion (Bruno Podalydès, France)

knight of cups

10/ Knight of cups (Terrence Malick, Etats-Unis)

Excellentissimo:

le pont des espions Le pont des espions (Steven Spielberg)

Au-dela-des-montagnes-3 Au-delà des montagnes (Jia Zhang-Ke)

réalité Réalité (Quentin Dupieux)

the lobster The Lobster (Yorgos Lanthimos)

shaun le mouton Shaun le mouton (Richard Starzak, Mark                                                                                          Burton)

the visit The visit (M. Night Shyamalan)

inherent vice Inherent vice (Paul Thomas Anderson)

mission impossible rogue nation Mission impossible: Rogue nation                                                                                                       (Christopher McQuarrie)

vincent n'a pas d'écailles Vincent n’a pas d’écailles (Thomas Salvador)

"THE VOICES", 2013 Director: Marjane Satrapi, Dreiundzwanzigste Babelsberg Film GmbH The voices (Marjane Satrapi)

Très bien:

miss hokusai Miss Hokusai (Keiichi Hara)

Photos de plateau du tournage «Tu dors Nicole» de Stéphane Lafleur, une production micro_scope Tu dors Nicole (Stéphane Lafleur)

trois souvenirs de ma jeunesse Trois souvenirs de ma jeunesse (Arnaud                                                                                            Desplechin)

vers l'autre rive Vers l’autre rive (Kiyoshi Kurosawa)

taxi téhéran Taxi Téhéran (Jafar Panahi)

mad max fury road Mad Max: Fury Road (George Miller)

edmond, un portrait de baudoin Edmond, un portrait de Baudoin (Laetitia                                                                                        Carton)

caprice Caprice (Emmanuel Mourret)

souvenirs de marnie Souvenirs de Marnie (Hiromasa Yonebayashi)

foxcatcher Foxcatcher (Bennett Miller)

Meilleur court-métrage de l’année car c’est le seul que j’ai vu mais surtout car il le mérite amplement: 

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KUNG FURY (David Sandberg) que l’on peut (re-re-re-)revoir ici

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Terrence Malick – Knight of Cups (2015)

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Il est assez amusant de voir aujourd’hui Terrence Malick se livrer autant sur sa vie passée, lui qui a toujours été cloîtré dans un silence médiatique absolu depuis son premier film (La Balade Sauvage, 1975). Après son enfance et le décès prématuré de l’un de ses deux frères (The Tree of Life, palme d’or en 2011) et ses premières relations sentimentales (To the Wonder, 2013), Knight of Cups va se pencher quant-à-lui sur ce qui semble avoir été son jeune parcours et sa perdition dans le strass et les paillettes holywoodiennes.

A en voir la radicalité quasi expérimentale de ce dernier film dans la lignée formelle des deux précédents, on sent bien que le Hollywood en question, ainsi que les codes formatés qui l’accompagnent souvent, sont très loin derrière lui. On dit parfois qu’un film s’écrit trois fois: au scénario, au tournage et au montage. Le cinéaste poursuit ici seul une route déserte où son film ne semble prendre forme qu’au montage final, laissant éclore un agglomérat de scènes courtes sans lien apparent telles des bribes de souvenirs disparates balancées à l’oeil du spectateur sur plus de 2 heures, tout cela agrémenté de voix-off (les pensées intérieures des personnages) nous aidant pas forcément à y voir plus clair tant celles-ci sont principalement des questionnements voire des prières lancées aux cieux.

Cependant, ce qui aurait pu tourner à l’overdose et au salmigondis Malickien (ou plutôt Lubezkien, Emmanuel Lubezki étant le chef opérateur attitré du cinéaste depuis The Tree of Life et faisant partie intégrante de son univers où règne une beauté esthétique toujours gracieuse, presque trop) n’a jamais été aussi fascinant à voir, à vivre oserait-on dire. Peut-être car la forme rejoint ici le fond et le fait résonner encore plus qu’avant, celui de l’ivresse d’une célébrité dans un monde luxueux et hypocrite. Car le film raconte tout simplement l’histoire d’un prince qui ne cesse de chercher le bonheur dans son propre royaume doré. Ainsi, de l’ivresse vécue par le personnage principal (un Christian Bale surprenant), Knight of Cups va d’une certaine manière nous la faire ressentir en nous enivrant par l’image (et le son), par un trop-plein d’images. Le film propose en cela un geste cinématographique presque autiste où les personnages ne sont plus que des silhouettes floues dans des plans souvent virevoltants et éparpillés façon puzzle. Cate Blanchett et Nathalie Portman présentes à l’affiche ne font d’ailleurs qu’une apparition à l’écran de 3 minutes chacune à tout casser. Mais il fallait sûrement cette forme poétique-là pour décrire au mieux, de l’extérieur mais surtout de l’intérieur, la déshumanisation des âmes dans un milieu totalement artificiel que l’on peut étendre à d’autres. Pour sa radicalité, Knight of Cups se pose clairement comme une expérience extrêmement singulière semblant ne trouver comme équivalent que le Inland Empire de David Lynch, autre film malade sur les coulisses d’Hollywood.

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Films vus en 2015 (partie 2)

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Louis Garrel – Les Deux Amis

Dans la famille Garrel, après le père (L’ombre des femmes) je demande le fils. Ce dernier livre ici son premier long métrage après avoir fait ses armes dans le format court et la transition se fait légèrement ressentir. Les Deux Amis souffre en effet d’un manque de fluidité dans le déroulement de son histoire tournant autour d’un triangle amoureux. Ainsi le film fonctionne souvent par séquences isolées et se repose beaucoup sur le charme de ses trois comédiens (sublime Golshifteh Farahani) servis par une mise en scène soignée et élégante. L’étape du premier film est donc à moitié réussie pour Louis Garrel mais l’acteur réalisateur possède une maturité indéniable qui pourrait le mener loin. Affaire à suivre.

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Thomas Salvador – Vincent n’a pas d’écailles

Autre premier long métrage d’un jeune homme à la fois acteur et cinéaste, Vincent n’a pas d’écailles est un petit film n’ayant pas fait grand bruit mais restant plutôt réjouissant pour l’originalité de son pitch mais surtout pour la maîtrise de son traitement à travers une mise en scène subtile. En jouant un personnage ayant une force surhumaine dès qu’il se retrouve au contact de l’eau, Thomas Salvador prend à rebours la mythologie américaine du comics pour la téléporter dans la province française et plus particulièrement dans une région riche en lacs, ce qui arrange forcément notre (super-) héros. Le réalisateur propose avec ce film un bol d’air frais sur un ton naturaliste à des années lumières de la surenchère des blockbusters bodybuildés de chez Marvel, quand bien même certains d’entre eux jouent aussi avec leur propres codes (Kick Ass, Guardians of the Galaxy). Thomas Salvador s’intéresse surtout ici à des questions triviales dont la première serait: comment vivre normalement lorsqu’on a des pouvoirs anormaux ? Vivre normalement, c’est ce à quoi son personnage aspire pendant tout le film, donnant lieu à des scènes cocasses toujours à deux doigts de basculer soit dans le comique soit dans le tragique. Vincent n’a pas d’écailles est un beau (premier) film tout en légèreté.

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Apichatpong Weerasethakul – Cemetery of Splendour

Un des plus beaux films de l’année si ce n’est le plus beau pour l’instant. J’en parle ici.

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Jacques Audiard – Dheepan

On pourrait dire que cette palme d’or volée remplace celle que le réalisateur aurait pu (du?) avoir avec Un Prophète, un film à la fois plus intense et ambitieux que ce Dheepan boursouflé et parfois le cul entre deux chaises. A travers son sujet faisant écho à l’actualité des migrants et sa mise en scène à la fois classique et musclée, Dheepan ne manque certainement pas d’intensité et d’ambition mais ces dernières paraissent forcées pour faire entrer le film dans la case “palmable” en mode warning. Le film fonctionne pourtant assez bien dans sa première moitié où des liens se nouent progressivement entre trois personnages et la cellule familiale fictive qu’ils souhaitent reconstituer (ont-ils le choix?), Jacques Audiard a ici un beau sujet mais celui-ci se perd ensuite dans une deuxième moitié amorçant un polar assez démonstratif où toute tension manque cruellement d’empathie, le cinéaste n’ayant peut-être pas assez su nous attacher dans un premier temps à ses personnages. Dommage.

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Deniz Gamze Ergüven – Mustang

Autre légère déception avec ce film d’une jeune réalisatrice nous présentant les affres du mariage arrangé touchant 5 jeunes soeurs dans la campagne reculée de la Turquie. Si l’intention est plus que louable, le manque de finesse de son traitement “coup de poing” laisse plutôt à désirer. Dans Mustang, chacune de ces filles sert à projeter un angle différent sur la politique patriarcale du pays: il y aura celle qui accepte sans broncher, celle
qui est amoureuse donc ça passe plus ou moins, celle qui se suicide (ce qui n’affecte d’ailleurs en rien l’implication émotionnelle de certains personnages dans la suite du scénario) puis celles qui s’échappent, fuyant un oncle tyrannique et caricatural mais surtout une campagne aux traditions violentes et arriérées pour rejoindre celles plus modérées d’une capitale perçue comme une sorte d’El Dorado. Par ailleurs, Mustang est un film efficace et ses 5 jeunes actrices emportent littéralement le film avec elles par leur fraîcheur et leur énergie, remplaçant le spleen d’un Virgin Suicides (auquel on a beaucoup comparé le film à sa sortie) par un élan juvénile et surtout féministe.

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Rithy Panh – L’image Manquante

Je découvre ce grand documentariste avec son dernier film et troisième volet de sa trilogie consacrée au génocide perpétré par les Khmers rouges au Cambodge sous le règne de Polpot entre 1975 et 1979. De cette horreur, nous avons peu d’images et Rithy Panh va faire ici un travail d’archéologue mais aussi de modéliste pour reconstituer l’innommable. En effet, à côté des images d’archives qu’il a réussi à dénicher, le réalisateur va recréer ces années noires grâce à de petites figurines travaillées dans la glaise, une glaise symbolisant avant tout la terre boueuse battue et rebattue lors du travail forcé et mortifère de l’époque totalitariste des Khmers. Mais si Rithy Panh cherche ici des images manquantes ce sont surtout celles de son enfance, le cinéaste ayant vécu le fameux génocide aux premières loges étant enfant et ayant vu tous les siens y passer. Au-delà de la valeur essentielle que peut avoir un documentaire sur un génocide plus méconnu et du devoir de mémoire qu’il propose, L’image manquante est aussi un film bouleversant sur un adulte qui cherche l’enfant sommeillant en lui en creusant la terre, en modélisant de petites statuettes à son effigie afin de transmettre son vécu, son savoir. L’image manquante est à n’en pas douter un grand film.

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Laetitia Carton – Edmond, un portrait de Baudoin

Si le documentaire de Laetitia Carton n’a pas de grandes qualités formelles en soi, celui-ci livre cependant un beau portrait d’un artiste rare qui devrait plaire à tous les amateurs de Baudoin mais aussi aux curieux d’arts en marge. Ma critique.

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Hong Sang-Soo – Hill of Freedom

Plus Hong Sang-Soo avance (et il avance vite, soit au rythme de 1 ou 2 films par an), plus son cinéma précieux se resserre dans l’espace et dans le temps. Hill of Freedom ne dure qu’1h08 et gravite autour de 3 lieux d’un même quartier: un hôtel, un bar et un restaurant. Mais paradoxalement, ses scénarios semblent de plus en plus s’éclater en fragments disparates, à l’image de son beau The Day He Arrives. Ici, une femme revient sur des lieux qu’elle a connu après plusieurs années d’absence et découvre les nombreuses lettres qu’un ancien amant lui a envoyé pendant tout ce temps à ce lieu où ils se sont rencontré autrefois. Elle fait maladroitement tomber toutes ces lettres sous le coup de l’émotion, les ramassant ensuite dans le désordre. C’est ce désordre chronologique de ces lettres qui va nous être conté dans Hill of Freedom, qui va construire sa structure presque aléatoire. Ce désordre sera aussi sentimental, relationnel, mental même (entre rêve et réalité) offrant au cinéaste Sud Coréen un excellent terrain de jeu pour délivrer sa petite musique et l’infinie finesse de son cinéma doux amer (et alcoolisé). Le film n’est plus très frais dans ma mémoire mais cette miniature loin d’être mineure laisse le souvenir d’une petite merveille de plus dans la filmographie de Hong Sang-Soo, un cinéaste soit-dit-en-passant très cher à mes yeux.

Petit top 15 à deux mois de la fin de l’année:

1- Cemetery of Splendour (Apichatpong Weerasethakul)
2- L’image manquante (Rithy Panh)
3- Hill of Freedom (Hong Sang-Soo)
4- L’ombre des femmes (Philippe Garrel)
5- Vice-versa (Pete Docter)
6- Comme un avion (Bruno Podalydès)
7- It Follows (David Robert Mitchell)
8- Mission: Impossible – Rogue Nation (Christopher McQuarrie)
9- Shaun le mouton (Mark Burton, Richard Starzak)
10- Réalité (Quentin Dupieux)
11- The Voices (Marjane Satrapi)
12- Vincent n’a pas d’écailles (Thomas Salvador)
13- Mad Max: Fury Road (George Miller)
14- Inherent Vice (Paul Thomas Anderson)
15- Miss Hokusai (Keiichi Hara)

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Edmond, un portrait de Baudoin (Laetitia Carton, 2015)

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Découvert il y a seulement 2 ans via le merveilleux Dali par Baudoin, je ne connais au total que deux BD du dessinateur niçois pourtant auteur d’une bonne cinquantaine d’ouvrages, seul ou accompagné, depuis le début des années 80. C’est par la case documentaire que je poursuis ma découverte de cet artiste légèrement en marge et c’est un enchantement.

La réalisatrice Laetitia Carton y présente un Baudoin qui sera de tous les plans du film: il donne là des cours d’Art à des collégiens intéressés ou de jeunes enfants intrigués, il livre ici quelques réflexions profondes sur la création, il nous fait visiter là les lieux qui ont façonnés sa vie, il se baigne nu dans une eau de source… mais surtout: il dessine, il dessine constamment comme si le dessin était une maladie chronique qu’il porte dans son sang. C’est une passion forte qui le ronge autant qu’elle le comble de bonheur. Mais le dessin est avant tout pour lui le langage le plus juste pour exprimer et surtout transmettre ses idées, ses sensations, sa vérité des choses. Son style graphique à la croisée des genres et si éloigné des codes classiques de la BD lui vaudra notamment quelques déboires éditoriaux. Car, au-delà du dessin, Edmond Baudoin crée des lieux de rencontre entre les arts soit-disant indissociables: c’est par exemple l’un des premiers à avoir tenté le récit autobiographique en BD. Aussi, l’auteur peint finalement plus qu’il ne dessine et découpe parfois ses cases avec la même liberté salvatrice qu’ont certains saxophonistes à jouer du jazz (entendre pour ça la belle anecdote qu’il livre sur sa “révélation” lors d’un concert de Miles Davis). La musique tient d’ailleurs un rôle important dans sa manière de concevoir ses créations, comme si tout n’était que musicalité, les détours broussailleux de sa vie y compris.

Laetitia Carton réalise là un portrait sans prétention d’un auteur passionnant, et poursuit par ailleurs assez justement l’un des questionnements majeurs de Baudoin sur ce que peuvent être les limites du portrait en art, aussi fidèle soit-il. Un beau documentaire qui donne envie de se plonger dans l’oeuvre vaste du dessinateur, ce que j’avais quoi qu’il arrive l’intention de faire. Prochain sur ma liste: Le voyage (1996)

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